05 octobre 2009
La bouche pleine
Fin de récré du matin.
- Maîtresse, T. il m'a envoyé des miettes en parlant.
- T. c'est vrai?
- Mais Maîtresse, j'ai pas fait spray.
Encore heureux.
02 juillet 2009
Juste avant les vacances, encore des questions!
Les derniers jours, ça je connaissais. Rien que l'an dernier j'en ai eu quatre.
Mais le dernier jour quand on doit revenir en septembre dans la même école, ça ne se gère pas pareil, je trouve. Le côté gentiment désordre des derniers jours, on-se-permet-des-choses, on se mange des bonbons, on met de la musique, on sort du matériel de sport pour s'amuser un peu, on fait rire les quelques enfants présents dans la classe... C'est très chouette mais on ne peut pas tout se permettre puisqu'en septembre il faudra faire à nouveau respecter les règles qu'on se fait un plaisir d'enfreindre gaiement aujourd'hui.
Ca m'a un peu gâché ma journée. Mais pas trop non plus.
Impossible par exemple de se dire "allez on met de la musique, on dessine au tableau, on fait un goûter et on invite les autres élèves", vu que parmi ces autres élèves il y en a à qui il va falloir imposer des règles bien strictes la prochaine fois qu'on se verra.
Alors que les autres années mes derniers jours étaient franchement agréables, une vraie détente - cette année je me suis surveillée, restreinte, autocensurée.
C'est difficile à gérer, surtout qu'on a envie de laisser aux enfants un bon souvenir de l'école avant leur départ, et surtout de "récompenser" les rares encore présents en leur faisant passer une journée de quasi-vacances. Colonie de vacances, gentils animateurs, les monos, tout ça, mais pas envie d'être une maîtresse. Pas envie de déjà penser à la maîtresse de septembre.
Que c'est compliqué tout ça, surtout pour un dernier jour.
Et ce matin réveil solstice pas solstice à 4h30 - même le soleil dormait encore. Saleté de fatigue nerveuse de fin d'année, elle m'aura eue jusqu'au bout.
En tout cas, c'est parti pour une semaine de gros dodo réparateur. Ne me réveillez pas avant lundi ou mardi, minimum.
25 juin 2009
Ranger avant les vacances : épisode 2
Alors, un sac de recyclables plus tard et un sac poubelle plein plus tard, j'suis contente : j'ai fait du vide.
Pour demain, à prévoir :
- emporter un autre sac à recyclables
Pendant la journée :
- proposer aux enfants de remporter chez eux les affichages en souvenir, au fur et à mesure que je vide les murs. Souvent ils aiment bien avoir des souvenirs, z'avez remarqué?
- rendre des objets confisqués
- faire remporter un ou deux autres cahiers
En fin de journée :
- vider une deuxième pile (moi j'en ai beaucoup, des piles) OU mettre de l'ordre dans un étage de l'armoire / un tiroir du bureau / un placard : enfin, une petite zone. Ce n'est pas encore le tri difficile, celui de la pile qu'on garde pour la fin, celui du placard qui sert à stocker ce-qui-n'a-pas-de-place-précise. C'est juste une petite étape de plus pour partir en weekend encore plus sereine.
- faire du vide sur les ordinateurs : virer ce qui ne servira plus. Pour le tri, je garde ça pour plus tard là aussi.
- et c'est tout parce que c'est vendredi soir...
Bonne nuit à vous si vous aussi vous avez bien avancé!
24 juin 2009
Ranger avant les vacances : épisode 1
Votre mission, si vous l'acceptez...
Enfin, en tout cas moi, je me fixe mes premières missions, dès demain.
Je me connais, sinon je ferai tout le dernier jour. Or le dernier jour vous savez comme moi qu'on est très occupé à manger le gâteau, trouver un vase pour les fleurs, verser sa petite larme, empiler une tonne de dessins et petits mots tous plus touchants les uns que les autres, faire des bisous, souhaiter de bonnes vacances à tous nos monstres adorés, remporter le bocal du ficus et le pot du poisson rouge mais non c'est pour voir si vous suivez, préparer l'apéro avec les collègues, effacer les dessins et les "bonne vacansse maîtrèsse" du tableau, et ramasser les craies piétinées lors de la cavalcade finale dans le couloir.
Si vous avez du courage vous faites comme moi, ou seulement une partie comme moi. Ou bien vous laissez un commentaire du style "Allez Titane c'est bien". Ou vous donnez votre numéro de CB, date de validité et cryptogramme à 3 chiffres au dos, pour que je puisse faire les soldes le soir sur Internet une fois la journée de demain terminée.
1. en amont
- apporter un sac poubelle, parce que la poubelle normale n'y suffira pas
- apporter un sac "recyclables", pour le papier surtout, histoire d'avoir moins de mal à jeter, et d'inciter les élèves à jeter aussi. Et même si vous avez une poubelle à papier (comme moi), est-ce que ça suffira?
- et ne pas oublier la todo list de la journée, en partant, comme je le fais tous les jours ces temps-ci.
2. dans la journée
- commencer à détacher des murs les œuvres des élèves
- commencer à rendre les choses qui appartiennent aux enfants : cahiers, œuvres, mais aussi billes confisquées, etc. Ça fera ça de moins dans mes pattes pour le rangement, et puis si certains ne reviennent plus, ça fera ça de moins à conserver à tout hasard ou à jeter avec un pincement de cœur.
- faire remporter à la maison un cahier ou deux, parce que ça fera ça de moins dans l'énorme cartable du dernier jour. Et puis, de vous à moi, on va encore faire poésie? Histoire? Géographie? Bon, ben alors ça ne manquera pas, vous voyez bien.
3. une fois la journée terminée
- trier une pile.
Vous voyez très bien de quoi je parle, hein? Vous savez, ces petites piles qui se créent pendant l'année, ici et là? Des fois c'est sur le bureau, des fois c'est au fond de la classe, des fois c'est dans l'armoire, et même des fois c'est tout ça à la fois. Trier une pile ça veut dire la faire disparaître, soit en remettant tout à sa place, soit en jetant, soit en répartissant dans son système de classement. Et s'il n'y a pas de système de classement? JOKER.
Et après, vous rappliquez vite ici pour voir si j'ai eu le courage de faire un nouveau message du type "on continue demain encore plus fort", ou du type "bon ben j'ai encore procrastiné"
21 juin 2009
Signes de stress estival sévère
Qui est-ce qui s'imagine encore que la fin d'année c'est reposant, "cool", et qu'on sent comme un avant-goût de vacances dès le mois de juin?
Pas moi en tout cas. Ni Viou, ni Eddie, ni LittleGirafe, ni d'autres (signalez-vous).
Avec tout ce qu'il y a à gérer et à boucler, à corriger, à remplir, à improviser, à commander, à "remplir et renvoyer"... j'en ai même oublié mes doutes et mes questionnements existentiels. Ils ressortiront sûrement à l'heure de mon petit bilan de fin d'année, vers le 5 juillet. Ou le 10, parce que du 5 au 10 je serai comme chaque année en mode marmotte, programme réparateur intense : sieste, roupillon, grasse mat, sieste, petit somme, grasse mat, sieste, etc.
Preuve que le niveau de stress est à son comble? Un cauchemar de fin d'année! Moi qui pensais que c'était uniquement pour la rentrée, eh ben non.
Donc cette nuit, ma classe était programmée pour une sortie multiclasses avec bus, car et divers autres modes de transport, sans que j'en aie été avertie à l'avance. Nous sortions de l'école suite aux exhortations véhémentes d'un collègue "vite vite, vous allez rater le car" alors que je n'avais pas fait l'appel ni pris l'essentiel : les fiches d'urgence et mon pique-nique, au moins.
Tout le monde se retrouvait entassé et trop peu encadré sur la place d'un petit village : une bonne demi-douzaine de classes (300 élèves en gros, calibre pré-ados) et à peine sept ou huit adultes. Aucune organisation, personne ne savait vraiment où on allait, qui prenait la tête du mouvement, ni quand arrivaient les bus...
En fait de place du village c'était plutôt un genre de gros rond-point, avec terre-plein central arboré sur lequel on avait entassé les enfants, et autour duquel passaient en trombe des véhicules en tout genre, mais aucun car ni bus.
Désorganisation, inconnu, sentiment d'incapacité à tout gérer, de perdre le contrôle de tout et d'envoyer les élèves vers le danger sans pouvoir rien y faire... Tous les ingrédients du mauvais rêve bien stressant dont on se réveille le cœur battant à sept heures quinze (*) pour réaliser que c'est dimanche et que pour aujourd'hui au moins, rien ne presse. En plus, le jour le plus long de l'année, ça va, on a le temps.
Autres manifestations de stress de ces derniers jours :
- une tendance à parler super vite, encore plus vite que d'habitude, qui fait que zhom me fait tout répéter trois fois et que les élèves ne me comprennent plus. Du coup je fais de grands gestes des bras et j'envisage un projet "alphabet sémaphore" pour la dernière quinzaine.
- bref endormissement vers 20h, puis impossible de dormir jusque vers 1 ou 2h, puis réveil "solstice" à 5h30.
- une dizaine de pots de Ben & J*rry engloutis en quinze jours.
- nausées matinales, et je sais que vous pensez à autre chose mais non, chez moi c'est typique d'un gros stress. Il y a deux ans c'était comme ça à la rentrée et presque tout juin, l'an dernier idem, et là ça me l'a fait plusieurs fois.
- une belle gueule de bois, sans rapport avec le symptôme précédent, la plus sévère depuis au moins 5 ou 6 ans.
- le bazar innommable de la maison, que je commence à peine à reprendre en main : lessives du week-end, aller-retour aux conteneurs de recyclage, etc.
- une petite collection de fiches bristol de couleur, qui me servent de to-do list, que je perds au fur et à mesure, puis retrouve quand il est trop tard. J'en ai une pile plus grosse que les cartes Pomékon de mes p'tits loups, c'est vous dire...
- l'état de mon bureau à l'école : j'ai honte.
- et j'en oublie.
Allez, cette semaine il faut tout finir, tout bâcler boucler. Puis le week-end prochain, si je suis encore en vie et vous aussi, je proposerai un petit défi "rangement / tri / classement" de fin d'année, et ceux qui voudront me suivre ou m'encourager seront les bienvenus.
On y est presque! Dernière ligne droite!
(*) : le stress a eu au moins pour conséquence bénéfique de contrer l'effet solstice, ce matin.
14 juin 2009
Antépénultième semaine
Alias semaine de bronze, comme dit zeste.
La semaine où il faut:
- boucler les dernières évaluations, ou alors corriger la pile insurmontable et remplir les bilans,
- finir ou commencer le cadeau de fête des pères,
- s'occuper des passages, de la répartition des classes de l'an prochain, et autres joyeusetés spéciales Conseil des Maîtres
- terminer les répétitions du pesstacle s'il n'est pas encore passé,
- passer sa commande vite vite,
- aller voir sa nouvelle classe si on change de classe en fin d'année,
- transmettre les infos à son successeur si on laisse la classe en fin d'année,
- trouver le temps de dormir un peu, difficile avec le stress et l'effet-solstice dites-moi que je ne suis pas la seule à me réveiller à 5h30 tous les jours
- et de manière générale, avancer vers l'aboutissement des projets de l'année.
31 mai 2009
Rencontre du week-end
Elle avait été prof.
Elle avait passé le concours parce qu'elle pouvait. Elle l'avait eu.
Elle avait pensé passer aussi d'autres concours, assistante sociale, tout ça. Mais elle avait eu son concours.
Elle est tombée dans un quartier compliqué.
Elle avait du mal à digérer ce qu'elle vivait en classe.
Elle revivait la nuit ce qui se passait le jour. Elle ne dormait plus.
Un jour, un de ses élèves s'est jeté d'une fenêtre du collège.
Un enterrement. Des questions.
Elle avait démissionné parce qu'elle ne pouvait plus.
Maintenant, elle fait complètement autre chose, mais elle y pense encore. Souvent.
15 mai 2009
Twin Peaks
Le fait d'être au milieu d'un petit village refermé sur lui-même, ça change tout à l'ambiance d'une école. Certains jours je découvre des choses qui ne pourraient pas exister dans une grande ville. Ni même dans une ville moyenne.
Il me fallait une image assez parlante avec juste ce qu'il faut d'exagération pour que tout le monde comprenne. Depuis une semaine ou deux je l'ai : c'est un village à la Twin Peaks.
Vous voyez la série? Mais si, vous savez, avec Laura Palmer, l'agent du FBI, l'hôtel du Grand Nord (le Great Northern) et tout... Voilà. Donc représentez-vous le décor. Une toute petite ville, construite sur le bord d'une grosse route, avec de gros camions qui passent sans s'arrêter. Souvent, un long chargement de pin Douglas, parce que c'est un village dans la forêt. Avec les montagnes à la sortie de la ville, des deux côtés. Et la scierie. Tiens d'ailleurs il y a une scierie je crois, dans mon coin. Et des pins Douglas aussi.
Avec le petit restau le long de la route. Pour les gens du coin et pour les routiers : le Double R et sa tarte aux cerises.
Avec les montagnes jumelles juste derrière - qui donnent leur nom au village.
Avec la rivière, qui fait une cascade écumante en bas des montagnes. Quasiment comme dans mon coin.
Il manque juste les feux tricolores qui se balancent dans le vent, au-dessus de la route, au carrefour.
Dans le petit village, tout le monde se connaît, et tout le monde cache de vilains secrets. Chacun poursuit son petit intérêt. Les gens ne sont ni vraiment gentils, ni spécialement méchants. Il y a une sorte d'apartheid entre ceux qui sont nés ici, dont les parents sont nés ici, les grands-parents sont nés ici, etc, et ceux qui viennent de loin, qui resteront des "étrangers" pendant... oh, à peine sept ou huit générations.
Dans le petit village, tout le monde est en constante interaction avec tout le monde. Il y a une seule boulangerie, où tout le monde achète son pain. Et celui qui ne l'achète pas ici, il est suspect. Un seul café-bar-restaurant pour routiers, comme mentionné précédemment. Une seule épicerie, hors de prix mais si pratique. Un seul garagiste / pompiste / dépanneur (comme Ed). Un minuscule bureau de poste, à peine plus grand que le bureau, d'ailleurs.
Si on était dans un roman de Pagnol il y aurait aussi un seul médecin, un seul curé et un seul instit, mais là il n'y a ni médecin ni curé, à part ceux qui passent certains jours précis pour une sorte de permanence, histoire d'assurer la maintenance des corps et des âmes. Pour les instits, par chance, on est plusieurs.
D'ailleurs, il y a les instits locaux et les instits du dehors, notez bien. Mais là, l'effet "apartheid" est moins fort. On admet que les instits, ici, ils ne peuvent pas tous venir de ce coin de montagne.
Tout le monde connaît tout le monde, donc, et on connaît le nom du chien de tout le monde, son âge et le son de ses aboiements, la couleur et le type de véhicule de tout le monde, et le bruit que fait le moteur. Tout le monde compte le temps en s'alignant sur l'âge du petit dernier de la famille des Ducoin, ou bien sur l'âge de l'aînée des Ducru - et dire qu'elle vient d'avoir son deuxième, qu'est-ce que ça passe vite, hier encore elle faisait son entrée à la maternelle. (Et à deux ans, la maternelle, s'il vous plaît. Parce qu'en ce temps-là, on pouvait mettre son môme en maternelle avant quatre ans.)
Et tout le monde sait quelque chose de méchant sur tout le monde, mais comme il faut bien cohabiter avec tout le monde, on ne le dit pas, et d'ailleurs c'est inutile car les autres le savent déjà - et puis, ils pourraient en dire autant sur vous. C'est la même ambiance que dans la série : pas encore de meurtre à élucider, mais s'il s'en produisait un, je crois que tout le monde ou presque serait suspect, et personne ne serait témoin.
Et à la longue, je m'y attache. Le matin quand j'arrive, je me sens bien. On commence à me connaître. Enfin, non, on me connaît depuis le premier jour, depuis que j'ai garé ma voiture devant l'école pour la première fois. On connaît sûrement aussi le bruit de mon moteur et la station de radio que j'écoute au volant. Tout le monde doit savoir quel bruit fait ma hotte d'instit mon sac d'école quand je le sors du coffre, et quelle est la couleur de mon porte clé. Mais maintenant, en plus de parler de moi, on me parle à moi.
C'est comme d'être accueillie dans une grande famille. Je commence même à me voir confier quelques ragots par les parents.
Et puis tout de même... Il y a ici, comme dans Twin Peaks, une sorte de puissance maléfique. Au fond du lac, en aval de la cascade bouillonnante d'écume. Sous les profondeurs. Là où les rayons du soleil traversent à peine les eaux troubles et boueuses. Dans la froideur grise, l'anguille-sous-roche sommeille. Le monstre du lac attend son heure.
(lancez la musique synthé du générique... l'interminable mélodie d'A. Badalamenti).
Bon, pas de malentendu : je voulais dire que c'est assez inhabituel comme ambiance, mais que malgré les côtés sombres ça me plaît beaucoup. Comme la série - dont j'étais une énôôôôrme fan, au cas où quelqu'un n'aurait pas compris.
10 mai 2009
la photo de classe : le rituel indispensable
Quand j'étais à l'école élémentaire, mes parents n'achetaient jamais la photo de
classe, alors que je la réclamais tous les ans. J'enviais terriblement mes copains et copines, qui ramenaient chez eux le précieux carton, dans lequel nos visages de gamins s'alignaient sur papier brillant. Au collège, j'avais trouvé la solution : je faisais photocopier la photo par mes copines. Mais c'était moins beau que la vraie photo. Moins brillant, sans couleur.
Une photo sans importance?
Pourquoi me refusait-on la photo? Par souci d'économie? Nous étions une famille nombreuse, mais pas si nombreuse que ça. Par manque d'intérêt? Peut-être. Ou pour d'autres raisons : je n'en sais rien. Toujours est-il que je ne possède qu'une photo de classe, sur toute ma scolarité.
Par ailleurs, pendant mes années d'école et jusqu'au collège, j'avais énormément de mal à me faire des ami(e)s et à les garder. Aucun rapport? Je n'en suis pas si sûre. En n'accordant pas d'importance à cette photo, je crois qu'on m'envoyait une sorte de message, involontaire : ce qui te lie à ces autres enfants n'a pas vraiment d'importance. Ce n'est pas aussi important, par exemple, que les notes sur tes livrets d'évaluation, que nous gardons précieusement. Les notes obtenues sont une trace de ton travail, mais nous n'avons que faire de garder une trace de tes rapports avec les autres.
Peut-être qu'il n'y a pas de rapport entre le fait d'acheter la photo de classe de son enfant, et le fait de lui apprendre que les liens sociaux qu'on tisse dans sa vie sont importants. Et peut-être que si.
Si vous regardez la liste des élèves dont les parents n'achètent pas la photo de classe, n'avez-vous pas l'impression qu'elle coïncide avec les familles où les enfants sont en décalage, socialement, avec les autres enfants?
C'est une simple hypothèse personnelle, mais je pense de plus en plus que la photo de classe répond à un besoin pour les élèves, pour plusieurs raisons. Elle leur donne une mémoire de leurs années d'école. Elle est aussi importante que les photos de famille. Peut-être même plus importante, pour certains.
Une trace du passé / la trace d'un passage
Il y a quelque temps, j'en parlais avec zhom. Mes discussions avec zhom sont parfois le point de départ de réflexions qui valent le détour. Surtout lorsque nous confrontons nos expériences et nos souvenirs, lui étant issu d'une petite ville et d'un milieu ouvrier, et moi fille d'un milieu plus cultivé et habitant la capitale.
Dans sa famille et d'ailleurs dans tout son entourage, la photo de classe faisait partie des choses qu'il fallait avoir et garder, avec les livrets scolaires et les livres de prix (quand il y en avait encore). Toute la famille s'arrangeait pour avoir l'exemplaire de la photo, quitte à la faire payer par les grands-parents en cas de fins de mois difficile.
Chez moi ce n'était pas le cas, ni chez mes parents (avec leurs propres parents) qui n'ont manifestement conservé de leurs années d'élémentaire aucun souvenir pictural. Une différence culturelle? Je crois que la majorité des familles achète la photo, et que nous sommes une minorité.
Traditionnellement, à chaque fois que la télévision nous retrace la biographie d'une personne célèbre (lorsqu'elle meurt, en général) ou d'une star quelconque, on nous déterre de derrière les fagots la photo de classe qui montre le jeune Machin, raie sur le côté, sagement assis sur son banc en tablier et culottes courtes, derrière l'instituteur à moustaches... En général, sur ces vieilles photos en noir et blanc, on cercle de rouge le visage de la personne, vu la fâcheuse manie qu'on avait d'habiller tous les enfants en blouse et culottes courtes. En passant, on montre également le jeune Trucmuche, sur la même photo, lui-même devenu trente ans plus tard romancier / présentateur / photographe de talent.
Bref, tout ça pour dire que la photo de classe avait par le passé un rôle essentiel : elle marquait la place de l'enfant parmi les autres humains pendant une année de sa vie. La série des photos de classe était un véritable CV, le sillage social de l'individu.
A mon avis, même si on a maintenant des sites comme CopainsDavant, la photo reste une sorte d'ancrage indispensable pour la suite de l'existence.
La photo, preuve d'un passé réussi.
Je vais à nouveau mentionner zhom, qui décidément m'a apporté plus d'une idée intéressante au sujet des photos de classe. Zhom qui a eu l'occasion de croiser des enfants un peu particuliers, tous ou presque délinquants multirécidivistes - ou parfois pas récidivistes, mais qui s'étaient rendus coupables de quelque chose de terrible. J'ai du mal à utiliser le nom "criminel" dans une phrase, ne me demandez pas pourquoi. Bref.
Il lui est arrivé pas mal de fois de papoter avec certains de ces djeunns, et le sujet de la photo de classe arrivait très souvent dans la conversation. Toujours au même moment : quand les gamins voulaient le persuader qu'avant, ils n'étaient pas méchants. Ils n'étaient pas de mauvais bougres. Avant que ça dérape.
Zhom remarquait souvent la même chose : les gamins avaient conservé leurs photos d'école, et puis au collège ils avaient arrêté de les acheter. Cela coïncidait avec le moment où ils avaient commencé à faire des bêtises. Eux, les djeunns, ils expliquaient cette coïncidence très simplement : "Ben oui mais tu comprends, la photo c'est pour les bébés, au collège on les achète plus, on est grands."
Ces gamins étaient tout le temps fiers de montrer leurs photos d'élémentaire. Presque autant que s'il s'était agi de diplômes. De la même façon que certains sortent leur diplôme du brevet ou du bac, bien conservé, comme preuve de leur réussite scolaire, ces enfants-là sortaient leurs photos d'école comme la preuve qu'ils avaient réussi à être des enfants bien sages, bien alignés sur trois rangs, et le maître ou la maîtresse à côté.
La photo leur servait à se prouver, et à prouver aux autres, que pendant un certain temps ils avaient été ce qu'on attendait d'eux. Ils avaient eu leur place parmi les autres, comme tous les autres.
Ils avaient réussi à vivre dans un espace avec des règles. Ils avaient accepté et assimilé, pendant un temps, les règles du "vivre ensemble". La photo était là pour le prouver.
Ensuite, zhom se servait de ça pour faire réfléchir les djeunns. "Et ce gamin sur la photo, comment était-il? Et qu'est-ce qu'il est devenu? J'aimerais bien faire sa connaissance. Etc." Et parfois, certains, ça les faisait vraiment réfléchir. Mais ça c'est une autre histoire.
La photo de classe à la place des photos de famille.
C'est encore zhom qui me parlait de cette histoire, vraie évidemment, et triste à en pleurer. De cette gamine qu'il a croisée un jour entre un foyer d'accueil et un centre pour mineurs multirécidivistes. Je zappe les précisions d'ordre juridique. Une histoire sordide, une gamine maltraitée, violée par des membres de sa famille, et autres aventures que je ne détaillerai pas. Suite à cela, l'adolescente avait dû tenter de se faire justice elle-même, et s'était retrouvée dans le quartier pour mineurs d'un centre pénitentiaire. C'est quelque temps après, sortie de derrière les barreaux, qu'elle avait eu l'occasion de parler avec un éducateur (zhom) en qui elle avait eu assez confiance pour lui raconter une partie de son histoire. Elle s'interrompit dans son récit pour aller chercher quelque chose dans sa chambre, et rapporta... une photo de classe, dont elle parla longuement. Zhom, qui l'eut entre ses mains à un moment, remarqua au dos de la photo les traces de dentifrice, typiques d'un passage en prison. Si vous voulez coller une photo aux murs de votre cellule, comme la colle y est interdite, vous utilisez du dentifrice. Très efficace, paraît-il.
Cette gamine avait fixé sa photo de classe au mur. Et comme pour elle il n'était pas question de mettre des photos de qui que ce soit de sa famille, c'était la seule photo qu'elle avait collée. Ses copains de classe de plusieurs années auparavant.
Quand on réfléchit à ça, on se rend compte de la place énorme que prennent les copains de classe, le cadre de l'école, et même l'espace de la salle de classe, pour certains enfants dont la vie familiale n'offre aucun repère ou aucune sécurité : heureusement que l'école existe. Et pour quelques-uns, cette photo de classe sera peut-être la seule bouée de sauvetage à laquelle se raccrocher, dans la tempête qui les attend.
Sans considérer que ces cas extrêmes sont la norme, je pense qu'ils aident à comprendre ce que peut représenter une photo de classe pour des gamins à qui la vie ne fait pas de cadeaux. Le souvenir de moments calmes et précieux où ils souriaient fièrement sur les bancs de l'école. Le visage des copains qu'ils ont côtoyés et avec qui ils ont appris et partagé. Un souvenir indélébile de leurs belles années d'enfance.
Et puis si jamais ils devenaient célèbre, hein, ...?
Alors cette année, pour les quelques gamins qui n'auront pas eu la photo de classe, j'ai très envie de la garder sous le coude et de la leur acheter. Mais discrètement, pour ne pas avoir à en payer 27 l'année prochaine.
02 mai 2009
Un bonheur inédit
C'est un bonheur que je découvre cette année : l'air de rien, préparer dès le mois de mai sa classe de l'an prochain.
Connaître déjà son école, les collègues, le village, la salle de classe.
Savoir à peu près qui on aura, connaître déjà des prénoms, et certains élèves.
Connaître aussi quelques parents.
Savoir quels manuels on va pouvoir utiliser et ce qu'il va falloir renouveler. Connaître déjà le matériel disponible dans la classe et dans l'école. Pouvoir faire sa commande longtemps à l'avance, y réfléchir dès avril, avoir le temps d'inventorier tranquillement les placards.
Pouvoir compter sur ses preps de l'année, savoir ce qu'on va réutiliser et ce qu'on va repenser.
Se dire qu'enfin, cette année, le rangement et le tri des derniers jours ne profitera pas à quelqu'un d'autre, mais que cette fois on aura une classe rangée, triée, étiquetée et classée dès le début des vacances.
Connaître aussi dès à présent les choses qui ne sont pas parfaites, les obstacles contre lesquels on va se heurter, les choses sur lesquelles il va falloir passer du temps, les personnalités avec lesquelles il faudra composer.
Profiter, pour les derniers mois de classe, d'une situation fort enviable : pour la première fois, je sais déjà où je serai l'an prochain, et je prépare déjà le terrain.
