Elise Titane

Quotidien d'une prof d'école, pas seulement à l'école.

13 avril 2009

La Procrastination Structurée, par John Perry

Traduction : Elise Titane. Retrouvez ici le texte original de M. Perry.


John PerryPhoto : l'auteur pratique la corde à sauter avec algues pendant que le travail attend.

Cela fait des mois que j’ai l’intention d’écrire cet essai. Pourquoi suis-je finalement en train de l’écrire ? Parce qu’enfin j’ai trouvé du temps libre ? Faux. Je dois corriger des devoirs, remplir des commandes de manuels, répondre à un projet de recherche de la NSF, lire des premiers jets de mémoires... Je travaille sur cet essai afin de ne pas avoir à faire toutes ces choses-là. C’est l’essence même de ce que j’appelle la procrastination structurée, une stratégie étonnante que j’ai découverte et qui transforme les procrastinateurs en êtres humains efficaces, respectés et admirés pour tout ce qu’ils peuvent accomplir et pour le bon usage qu’ils font de leur temps. Tous les procrastinateurs repoussent les choses qu’ils ont à faire. La procrastination structurée est l’art de mettre à profit ce défaut de votre personnalité. L’idée maîtresse : procrastiner ne signifie pas ne rien faire du tout. Il est rare que les procrastinateurs ne fassent rien du tout. Ils font des choses dont l’utilité est marginale, comme jardiner, tailler des crayons, faire un diagramme sur la façon dont ils réorganiseront leurs fichiers un jour. Pourquoi le procrastinateur se livre-t-il à ces activités ? Parce qu’elles sont un moyen d'éviter de faire une tâche plus importante. Si tout ce que le procrastinateur avait à faire, c’est de tailler des crayons, nul être en ce monde ne serait assez puissant pour l’y contraindre. Cependant, le procrastinateur peut être motivé à réaliser une tâche difficile, urgente et importante, tant que ce travail est un moyen de ne pas faire une autre tâche, plus importante.

La procrastination structurée consiste à donner à sa liste de tâches une structure qui tire parti de cet état de fait. Les tâches que l’on a à l'esprit sont à classer par ordre d’importance. Les tâches qui semblent les plus urgentes et les plus importantes viennent en tête. Mais il y a aussi des tâches significatives plus bas dans la liste. Réaliser ces tâches devient une façon de ne pas faire les choses classées plus haut. Avec cette liste de tâches structurée de façon appropriée, le procrastinateur devient un citoyen utile. Il peut même acquérir une réputation de personne efficace, capable d’accomplir beaucoup.

La situation la plus parfaite que j’aie connue, pour la procrastination structurée, était quand ma femme et moi étions Professeurs résidents à Soto House, une cité étudiante de Stanford. Le soir, confronté à des devoirs à noter, des cours à préparer, du travail de groupe à faire, je partais de notre cottage avoisinant la cité étudiante et j’allais à la salle de jeux jouer avec les étudiants, ou j’allais discuter avec eux dans leur chambre, ou je m’asseyais simplement pour lire le journal. J’obtins la réputation de Professeur résident génial, et d’être un des seuls profs du campus qui passait du temps avec les étudiants et les connaissait bien. Imaginez un peu : jouer au ping pong pour éviter de faire des choses plus importantes, et obtenir une réputation de Mister Chips(*).

Souvent les procrastinateurs suivent une tactique diamétralement opposée. Ils essayent de réduire autant que possible leurs engagements, en se disant que s’ils n’ont que peu de choses à faire, ils arrêteront de procrastiner et les feront. Mais cela va à l’encontre de la nature profonde du procrastinateur et détruit sa source de motivation la plus importante. Les quelques tâches de sa liste seront par définition les plus importantes, et la seule manière de les éviter sera de ne rien faire. Cela conduit à devenir un mollasson, pas un être efficace.

En ce moment, vous vous demandez peut-être : « Mais qu’advient-il des tâches importantes, en haut de liste, qu’on ne réalise jamais ? » C’est vrai que c’est un problème potentiel.

L’astuce est de bien choisir les projets placés en haut de liste. Les tâches idéales ont deux caractéristiques : d’abord, elles semblent avoir des limites dans le temps clairement fixées (mais en réalité non). Ensuite, elles ont l’air terriblement importantes (mais en réalité non). Par chance, la vie regorge de ce type de tâche. Dans les universités, l’écrasante majorité des tâches appartiennent à cette catégorie, et je suis sûr qu’il en est de même dans la plupart des autres grandes institutions. Prenons par exemple l’élément qui est en tête de ma liste en ce moment. Il s’agit de finir un essai pour un recueil sur la philosophie du langage. Il était censé être terminé il y a onze mois. J’ai effectué un nombre colossal de choses importantes pour ne pas travailler dessus. Il y a deux mois, assailli par la culpabilité, j’ai écrit une lettre à l’éditeur pour lui dire combien j’étais désolé de mon retard et lui faire part de mon intention sincère de me mettre au travail. Écrire la lettre fut, bien sûr, un moyen de ne pas travailler sur l’article. Il s’avéra que je n’avais pris que peu de retard par rapport aux autres contributeurs. Et de toute façon, quelle importance a cet article au fond ? Pas assez pour qu’une tâche apparemment plus importante ne surgisse à un certain moment. A ce moment-là, je travaillerai mon article.

Un autre exemple : les formulaires de commandes de manuels. Nous sommes en juin à l’heure où j’écris. En octobre, je donnerai un cours en Épistémologie. Les formulaires de commandes de livres devraient déjà avoir été renvoyés à la librairie. Il est facile de prendre cela pour une tâche importante avec une date limite pressante (pour vous les non-procrastinateurs, je ferais remarquer que les échéances commencent réellement à être pressantes une semaine ou deux après la date limite). Je reçois des rappels presque quotidiens du secrétariat de mon département, les étudiants me demandent parfois ce que nous lirons, et les formulaires non remplis sont pile au milieu de mon bureau, juste sous l’emballage du sandwich que j’ai mangé mercredi dernier. Cette tâche est dans le haut de ma liste : elle m’ennuie, et me motive pour d’autres choses utiles mais qui en surface sont moins importantes. Mais en réalité, la librairie est largement occupée avec les formulaires déjà remplis par les non-procrastinateurs. Je peux envoyer les miens au milieu de l’été et tout ira bien. Il me faut simplement commander des livres connus, populaires, chez des éditeurs réactifs. J’accepterai une autre tâche, apparemment plus importante, d’ici à, disons, début août. Alors mon mental se sentira enclin à remplir les formulaires de commande afin de ne pas réaliser la nouvelle tâche.

Le lecteur observateur peut alors savoir l’impression que la procrastination structurée demande une certaine dose d’auto-tromperie, puisqu’au final on est constamment en train de procéder à une arnaque pyramidale sur soi-même. Exactement. Il faut être capable d'identifier et de s’attribuer des tâches aux échéances irréalistes et à l’importance surgonflée, en se persuadant qu’elles sont importantes et urgentes. Ce n’est pas un problème, puisque quasiment tous les procrastinateurs sont doués pour se mentir à eux-mêmes. Et qu’y a-t-il de plus noble que d’exploiter un défaut de caractère pour contrecarrer les effets néfastes d’un autre ?

John Perry, professeur de philosophie à l'université de Stanford.


(*) Goodbye, Mister Chips : film britannique de Sam Wood, 1939 (NdT)

Gribouillé par titane à 09:31 - AntiProcrasTitane - 19 commentaires / contributions - Url [#]
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Commentaires, questions et autres participations

    Merci pour cette traduction!!!

    Donc, si j'ai bien compris : lorsque je repousse une tâche pour laquelle je procrastine (par exemple, corriger des copies), il faut que je me trouve un truc que j'ai encore moins envie de faire (euh...) pour préférer faire le premier item à la place du second, c'est ça?

    Griffonné par Etoiledesneiges, 14 avril 2009 à 17:16
  • j'en apprends des choses!

    je ne connaissais pas ce "concept "(est ce un concept d'ailleurs?)et je ne savais pas que je faisais partie de la catégorie de ceux qui font de la procrastination structurée! et oui je me dis chouette mon bb dort je vais sur l'ordi bosser et au lieu d'écrire mon livre pour mon éditeur je file chez titane... donc je passe mon temps à autre chose ayant l'impression de ne pas être "productive" sur ce temps au combien précieux qui est celui de la sieste de mon chérubin... et en fait (si j'ai bien compris) la hiérarchie des choses importante n'est pas celle que l'on croit, c'est surtout celle que la société nous donne car on peut croire que le plus important est d'écrire un livre au lieu de "filer chez titane" alors que là non : j'ai appris un nouveau terme et par la même occasion j'ai appris à mieux me connaître! alors on dit quoi ? merci titane!

    Griffonné par sophieb, 14 avril 2009 à 19:21
  • Etoiledesneiges - c'est le principe, oui - mais en fait ça se fait parfois tout seul : tu repousses un truc et finalement quelque chose d'encore moins attirant survient à point nommé pour te faire faire le truc d'avant. Parfois aussi rien ne survient, et là il faut vite vite restructurer ta liste en te faisant croire que tes copies sont une option sympa, avant d'avoir envie d'aller jardiner ou faire briller ton écran d'ordinateur.

    sophieb - bien d'accord! Ce qu'on tient pour important ne correspond pas toujours à ce qui l'est pour les autres; et surtout, une fois qu'on a fait la chose qu'on voulait faire on peut décider que finalement elle était prioritaire. Et se sentir très fière.
    Comme traduire un texte de 1200 mots au lieu de programmer trois mois d'école.

    Griffonné par titane, 15 avril 2009 à 13:40
  • C'est fantastique ! ce type me décrit exactement !
    J'avais déjà un peu analysé le phénomène en observant notamment que je suis bien plus efficace avec des tas de choses à faire plutôt que juste quelques trucs, MEME si la solution qui me tente est de réduire mes engagements à droite et à gauche !
    A-t-il écrit autre chose à ce sujet ? notamment, j'aimerai bien savoir d'où ça vient ce défaut...

    Griffonné par Frédérique, 16 avril 2009 à 14:18
  • Bonjour Frédérique - oui il a notamment écrit un essai sur le rapport entre la procrastination et le perfectionnnisme. On n'en parle pas souvent mais la plupart des procrastinateurs sont des perfectionnistes qui s'ignorent.

    Il y a beaucoup de procrastinateurs mais peu de choses sont dites ou écrites sur le sujet, en tout cas pas beaucoup en français. Je participe (humblement) à faire changer cela.
    Pour certains c'est quelque chose de vraiment handicapant. Il faut en parler davantage.

    Griffonné par titane, 17 avril 2009 à 10:08
  • Je suis dans un véritable et profond moment de procrastination. Le mari et les enfants sont partis pour 3 jours, rien que pour me laisser seule dans le calme absolu afin que je travaille ce fameux concours. Il ne reste qu'une dizaine de jours maintenant. Et alors quoi ? Ils ne sont pas partis depuis 5 minutes que je dresse la liste des pots à acheter pour mes rempotages de printemps, je profite de l'absence des enfants pour ranger et aspirer les chambres. C'est important, comme ils ne sont pas là, les domaines vont rester propres pendant trois jours. Et puis, je profite d'avoir l'écran d'ordinateur rien que pour moi, pour faire quoi ??? pour surfer !!! Bouh la vilaine, IL FAUT REVISER. Pensez-vous sérieusement qu'une semaine de révisions pendant les vacances est un délai qui soit raisonnable pour s'y mettre ??? CESSONS LA PROCRASTINATION... il y a urgence.

    Griffonné par Morgane, 17 avril 2009 à 13:15
  • Courage Morgane.
    Au besoin, j'avais posté mes trucs qui marchent contre la procrastination. L'idée de structurer sa liste n'en faisait alors pas partie.
    C'était ici :
    http://elisetitane.canalblog.com/archives/2008/01/06/7459839.html

    Griffonné par titane, 17 avril 2009 à 16:45
  • l'article que tu as traduit m'a vraiment intéressé, du coup j'ai navigué sur des sites pour en savoir un peu plus, j'ai lu aussi les conseils que tu avais toi même glanés.dès hier soir je me suis fixée 15 minutes d'écriture, ce qui m'a remis sur les rails et ce matin petite douche rapide, et j'ai super bien bossé sans m'éparpiller. et dis donc ça marche bien pourvu que ça dure!

    Griffonné par sophieb, 18 avril 2009 à 11:32
  • mince alors ....

    Je suis une procrastinatrice à l'insu de mon plein gré ...
    mdr

    Merci Elise pour cette traduction ^^

    Griffonné par LD, 18 avril 2009 à 21:46
  • Hah, LD, nombreux sont les procrastinateurs qui s'ignorent!
    Je dis toujours qu'accepter la vérité, c'est la première étape pour bien vivre avec sa procrastination. Et en deuxième, arrêter d'en avoir honte. Ici tu peux faire ton coming out sans crainte. ^^

    Griffonné par titane, 19 avril 2009 à 14:19
  • sophieb je suis ravie de savoir que j'aide mes lecteurs/trices à moins procrastiner!
    Le coup des 15 minutes c'est vraiment efficace. Ou 15 copies à corriger, 15 habites à plier et ranger, etc.
    Bon, je repars pour 15 mn de preps.

    Griffonné par titane, 19 avril 2009 à 14:26
  • MERCI beaucoup beaucoup pour le lien qui donne des trucs !!! j'en ai déjà mis en place certains, mais j'en ai découvert d'autres, cela m'ouvre de nouvelles perspectives.
    Et puis aussi : si tu te poses encore la question de savoir si tu dois ou non continuer ton blog, la réponse est : OUI, ne serait-ce que pour nous permettre, pauvres procrastinateurs, de nous sentir moins seuls ! (et aussi pour avoir une bonne excuse de surfer !!!... arf)

    Griffonné par Frédérique, 19 avril 2009 à 23:13
  • Là, tout de suite par exemple, je prétexte d'avoir à rattraper un tout petit peu de mon méga retard en lecture de blogs, alors que j'ai une fiche de son à terminer pour demain matin, une méga pile de corrections qui attend depuis avant les vacances, et les éval à corriger/bulletins à remplir pour jeudi (ou pas. Lundi prochain alors ?
    Plus une commande à passer, une longue lettre à écrire, et un coup de fil à donner que je repousse depuis 2 semaines.
    Et je souhaite ne pas me coucher tard ce soir...
    Bon, ok, je lis encore 2 blogs et puis j'attaque la fiche de son, et après dodo. Voilà la priorité pour ce soir !

    Parfois je me retrouve à faire une montagne de vaisselle, puis les carreaux au-dessus de l'évier, ou à trier des perles, essentiel tout ça quand les choses sérieuses m'appellent.

    Grand merci pour la traduction miss Titane, je suis EXACTEMENT dans le même cas que monsieur... Quelque part, c'est réconfortant ! Parce que oui, on se met la pression tout seul (et bêtement...), mais au final on s'en sort toujours, nan ?

    Griffonné par Je Rêve, 20 avril 2009 à 22:03
  • Frédérique - merci pour tes encouragements! Oui, la lutte contre la procrastination est devenue ma mission. Ma bataille. Ma croisade!

    Je Rêve - on est plein dans ce cas-là. Il FAUT en parler autour de nous! D'abord pour qu'on arrête de culpabiliser, ensuite pour qu'on trouve les moyens d'en sortir.
    Parlez-en, faites connaître le mot "procrastination", donnez aux procrastinateurs/trices de votre entourage des moyens d'en sortir, et dites-leur qu'ils ne sont plus seuls.

    Griffonné par titane, 21 avril 2009 à 20:54
  • Merci merci merci merci merci merci merci merci merci merci merci!!!!

    Mais juste, là, techniquement, faire cette liste magique est en soi un truc chiant... donc faut que je fasse une pré-liste dans laquelle il y aura tout en bas "faire la liste de procrastination structurée" sinon je la ferai pas? ... ???

    je suis dehors -_-

    Griffonné par E. vulgaris, 27 mai 2009 à 01:07
  • E(ncylcopédie?) vulgaris - je sais pas pour toi, mais moi j'ai toujours plein de listes de trucs à faire. Depuis peu j'arrive à les organiser un peu (système Hipster PDA) mais en gros... Bref.
    Alors sans faire la liste par écrit, je sais ce que j'ai à faire d'urgent et d'important, et je m'arrange pour me motiver à faire des choses pas trop urgentes ni importantes en gardant en tête, et en tête de liste, un truc très important et très urgent que je peux me permettre de faire attendre quand même un peu.
    Il faut trouver un truc à faire qui soit assez répulsif pour que tu puisses, grâce à cela, faire une tonne d'autres trucs qui finalement sont fort utiles eux aussi.

    Griffonné par titane, 27 mai 2009 à 12:01
  • Je viens te découvrir ta traduction sur la procrastination et je l'aime beaucoup... je suis adepte du premier jour... ( ce qui quand même parfois, donne des situations quelque peu délicates...). Mais parfois aussi, procrastiner permet de faire la part des choses utiles et inutiles... Les choses qui sont sempiternellement remises en bas de listes sont finalement celles dont on pouvait se passer... ( une autre façon de se trouver des excuses...)
    M'est-il possible de poster ton texte sur mon blog avec référence de l'auteur du traducteur et lien vers ton site ???
    Amicalement,

    PS: Si tu aimes la fantaisie et l'excellent Terry Pratchett, un des tomes des "Annales du Disque-Monde" s'intiutule: "Procrastination"...

    Griffonné par Eilathan, 09 octobre 2009 à 17:53
  • Eilathan ravie de rencontrer une autre procrastinatrice.
    Bien d'accord avec toi, procrastiner permet au final de faire un tri assez drastique.
    Puisque c'est gentiment demandé je t'autorise à mettre mon texte directement sur ton blog. En temps normal je préférerais juste un lien vers ici (et vers le site de M. Perry).

    J'ai beaucoup aimé Procrastination :
    http://elisetitane.canalblog.com/archives/2007/11/17/6924054.html

    Griffonné par titane, 09 octobre 2009 à 18:23
  • Je croyais l'avoir inventé

    Et bien non ! Enfin je n'avais tout de même pas inventé le terme "procrastination". Merci Elise merci pour ce blog et pour la traducción de ce texte qui m'ouvre les yeux sur mon apartenance a cette comunauté. Je dois faire sans attendre une liste mentale dont la dernière pensée sera: Faire une liste écrite par priorité et urgence de tout ce que je dois faire. J'y cours, j'y vole.

    Griffonné par Chaeec, 17 septembre 2012 à 17:55

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