Elise Titane

Quotidien d'une prof d'école, pas seulement à l'école.

23 juin 2007

Le pesstak de fin d'année : inoubliable.

Les gamins y pensent depuis des semaines (enfin, depuis que la date a été fixée).
On a programmé une séquence "danse" en EPS dès la fin des vacances de Pâques.
On a cherché une musique adaptée : mille questions, une vingtaine de critères, dix-huit personnes consultées, soixante suggestions, vingt titres retenus, deux semaines pour se décider, trois débats en classe, deux dernières écoutes, un vote, et cinq minutes douze d'une musique dont on se souviendra toujours.

On a cherché ce qu'on allait bien pouvoir danser.
Il y a eu les gamines un peu délurées qui ont proposé des enchaînements jolis et simples, et qui ont su les montrer aux copains et copines.
Il y a eu les grands qui ne voulaient pas danser avec les filles puis qui ont fini par avoir trop d'idées sur ce qu'ils voulaient montrer au public.
Il y a eu les trouvailles géniales qui ont permis de ponctuer la chorégraphie aux endroits charnières et de bien caler tout le monde sur le même temps.
Il y a eu les trois copains qui voulaient faire un truc à trois sur le devant mais qui à force de proposer des idées n'arrivaient pas à se fixer.
Il y a eu celui qui ne voulait plus rien faire - mais qui est remonté sur scène, aux dernières répètes.
Il y a eu les filles qui voulaient faire leur chorégraphie et qui répétaient toutes les récrés, jusqu'au jour où elle se sont disputées et il a fallu improviser en vitesse.
Il y a eu ceux qui ne voulaient pas être derrière parce qu'on les voyait pas.
Il y a eu ceux qu'il ne fallait pas mettre devant parce qu'on ne voyait plus les autres.
Il y a eu celui qu'on a décidé de mettre derrière pour qu'il puisse suivre en regardant les autres.
Il y a eu les quatre gamins maladroits qui n'arrivaient vraiment pas à suivre le pas où on croise devant et où on décroise derrière.
Il y a eu ceux qui voulaient montrer leur supposé talent pour le hip-hop et qu'il a fallu canaliser.
Il y a eu les deux qui ne tournaient pas dans le même sens que les autres.

On a avancé, répété, perfectionné, corrigé, critiqué, recommencé, progressé, répété, complètement perdu le rythme, recompté, répété, stressé, répété, réexpliqué, décomposé le mouvement, recollé les morceaux, enchaîné, répété, suggéré un petit geste en plus, accepté, décalé, recalé, perdu courage, insisté, répété, stressé, répété, essayé sur la scène, modifié, répété, répété sous le soleil, stressé, sué sang et eau,...

Il y a eu les après-midi à essayer de brancher un poste un peu vieux sur une chaise bancale devant une prise trop éloignée.
Il y a eu les matins à fermer les stores pour que les gamins se concentrent sur l'ORL au lieu de regarder les maternelles répéter sur scène.
Il y a eu le petit mot aux parents pour donner les précisions sur les costumes.
Il y a eu les répétitions devant les autres classes.
Il y a eu la répétition générale.
Il y a eu le jour J.


Le soir du spectacle, l'école est en effervescence à partir... Oh, en fait ça commence à vraiment frémir la semaine précédente, quand la scène est installée dans la cour (pour les dernières répètes "en condition"). Et puis ça va crescendo. Les costumes sont apportés et stockés dans la classe. Les dernières précisions arrivent, les dernières répétitions ont lieu sous un soleil de plomb, la maîtresse fait les répètes sans donner aucune indication (et s'aperçoit avec désespoir qu'il lui faudrait deux semaines de plus),...
Et le jour J, tout se met en place, chaises, bancs, stands, buvette, éclairage et sonorisation (avec les essais dès le matin, pour encore plus de plaisir et d'agitation dans les classes)...
Le soir, les parents arrivent bien avant l'heure, alors que tout le monde sait que ça commencera avec pas mal de retard.
Les petits enfilent leurs costumes et se font maquiller, les grands encaissent à l'entrée ou circulent pour vendre le programme (et empochent une partie du chiffre d'affaire pour réinvestissement immédiat au stand buvette, tsss!).
Les papas vérifient le fonctionnement du camescope et les mamans proposent leur aide (ou l'inverse).
On papote avec les parents sur le redoublement éventuel du rejeton, on rencontre les conjoints et enfants des collègues.
Les élèves courent partout, sucette au bec (mais vous n'êtes pas responsable, ce soir, on n'est pas aux heures scolaires et votre présence est entièrement bénévole - depuis quand on ferait des heures supp non payées?). Ils se courent après, ils repartent entre les bancs demander un peu d'argent aux parents, interpellent les maîtresses pour leur montrer leur belle langue toute bleue (mais qu'est-ce qu'on vend comme cochonneries au stand buvette) ou pour dire combien ils sont stressés.

Et puis on annonce le début, avec presque une heure de retard sur le programme.

En général, ça commence par un petit speech de bienvenue, plutôt court, avec remerciements à tous les parents qui ont participé. Eventuellement, l'annonce d'un départ (en retraite, en général) ou d'une naissance (si un heureux événement s'est produit durant les trois derniers jours).

Ensuite, les maternelles inaugurent la soirée. Présentation des danses et des chants par les "grands", au micro. Chorégraphies simples, parents éblouis par la beauté de leur petit chéri habillé en bestiole bizarre. Chants très simples où de toute façon on entend plus le CD que les enfants. Succession de petits morceaux très courts. Premiers flashes alors que le soleil commence à disparaître derrière les toits du village.

Puis c'est l'entracte.
La tension des élèves qui monte. Le trac de la maîtresse.
Premier essai de regroupement des gamins. Certains sont envoyés pour aller chercher les autres.
Enfilage des costumes dans la classe. Les garçons d'abord.
Entrer dans le couloir désert et sombre, allumer la lumière et fermer les stores de la classe (pour ne pas gêner la représentation qui a repris, dehors). Avec l'aide d'une maman, calmer les gamines qui s'impatientent. Faire sortir les garçons, faire entrer les filles. Confier à la maman bien gentille le soin d'éloigner les garçons de la porte (vitrée) de la classe. Monter la garde devant la porte par précaution.

Faire sortir le groupe, compter une dernière fois. Les mener jusqu'à l'arrière de la scène. Canaliser l'impatience et apaiser les angoissées. Rappeler aux gamins de faire attention aux projecteurs brûlants, qui n'étaient pas là lors des dernières répétitions.
Demander de laisser d'abord descendre la classe avant de se précipiter sur scène. Regarder ses élèves grimper le petit escalier puis prendre place. Régler les derniers problèmes de positionnement, puis redescendre derrière. S'apercevoir qu'on a les genoux qui tremblent un peu.
Depuis le côté de la scène, voir que le rideau s'est ouvert. Entendre la musique qui démarre. Croiser les doigts pour que les gamins n'aillent pas plus vite que le rythme. S'apercevoir qu'ils ont deux temps d'avance.
Respirer à nouveau, parce que visiblement ils arrivent à se recaler grâce à la musique. Se faire éblouir par l'éclat d'un flash. Se surprendre à chanter la chanson tout haut. Regretter de ne pas être mieux placée, pour savoir quelle allure ça a. Tenter de filmer depuis les coulisses, puis abandonner parce qu'il fait trop sombre et que ça ne donne rien. S'apercevoir que c'est déjà la fin.
Canaliser les gamins à la sortie de scène. Les guider le long des coulisses, écouter leurs premières impressions, leur dire que c'était très bien.
Les voir s'éparpiller parmi les rangées de sièges.

Ensuite, on prendra le temps de ramener les gamins en classe récupérer leurs affaires. On entendra certains parents dire que c'était bien. "Ca n'était pas très structuré mais ils avaient l'air de bien s'amuser". On écoutera les enfants raconter fièrement leurs exploits. On renoncera à leur dire qu'ils n'ont pas du tout respecté le rythme.

On demandera aux collègues ce qu'ils en ont pensé. On demandera si quelqu'un a pu filmer. "Trop sombre". On s'apercevra que jamais, finalement, on n'aura vu ce que ça donnait vraiment.

On donnera un coup de main pour ranger les bancs, on remerciera les parents qui se seront donnés du mal. On jettera un oeil sur les gamins qui, morts de fatigue, sont sûrement en train de faire des bêtises dehors dans la petite rue. On rejoindra sa voiture en se disant qu'on ne fera pas long feu ce soir. On rentrera, on retirera ses chaussures et on dormira presque douze heures d'affilée, deux nuits de suite.

Gribouillé par titane à 11:52 - sur le terrain - 8 commentaires / contributions - Url [#]
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Commentaires, questions et autres participations

    Hello,

    J'aime bien comme tu racontes ce moment ! Ca me rappelle vraiment l'ambiance d'un spcectacle qu'on avait monté à la fin d'un camp théâtre, lorsque j'étais anim ! Les gamins avaient vraiment tout fait, écriture de la pièce, costumes (du moyen ege en plus!!!), c'était excellent, et je me rappelle encore du "trac des anims"
    Je voudrai te faire partager un site de qualité, si l'occasion de travailler le theatre en classe se présente. Il s'agit des theatronautes.com ( http://www.theatronautes.com/). Le site est tenu par un ancien instit qui écrit pour la jeunesse et vraiment passionné par le theatre enfants. On peut choisir les pièces de theatre par âge et aussi par cycle.
    Voilà, j'arrête ici la pub !
    Au plaisir de te lire, j'ai découvert ton blog par hasard, et je suis admirative des instits qui arrivent à tout faire en même temps, et surtout partager leur passion et leurs tranches de vie !

    Griffonné par liz, 16 septembre 2010 à 12:38
  • Merci pour ces commentaires élogieux.
    Et pour le lien.

    Griffonné par titane, 16 septembre 2010 à 21:42
  • ça m'a ému ton texte ! J'ai revu ma maîtresse chérie adorée de CM2, on faisait chorale toute l'année et gros spectacle à la fin, d'un coup j'ai revu son émotion, son affairement... Elle était formidable, je pense très souvent à elle et je pense que toi & tes élèves, c'est pareil... Bravo !

    Griffonné par charlie Oplumes, 10 octobre 2013 à 13:58
  • Bon ben génial tout ça...ça fera des souvenirs, ton premier pestacle en tant que maitresse...
    Chouette témoignage, et puis on le fait surtout pour les enfants...Tu as donc bien dormi les 2 nuits qui ont suivi cette mémorable soirée...J'ai terminé la kermesse de l'école des enfants, j'ai aidé à l'aménagement, tenu un stand, aidé la maitresse pour canaliser les petits, aidé au rangement, mes jambes pèsent une tonne mais c'est un bon souvenir...

    Griffonné par Lili, 23 juin 2007 à 16:35
  • Super ! A te lire, on s'y croirait !!!

    Griffonné par L'instit, 23 juin 2007 à 18:14
  • Vraiment touchant!! C'est vrai qu'on s'y croirait!!

    Griffonné par yoann, 25 juin 2007 à 11:44
  • J'vais à une fête d'école le 30 juin, je penserai à toi.

    Griffonné par Ed, 25 juin 2007 à 16:42
  • Merci pour vos comm' !
    Pour moi ça sera réellement inoubliable. Peut-être qu'après, avec les années, on s'habitue, mais là... ouaouh!

    Griffonné par titane, 25 juin 2007 à 19:23

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